Infertilité et attente : le vécu émotionnel, et ce qu’une doula peut y apporter
l’infertilité se vit d’abord comme une attente qui use : notre support de cours parle d’un « véritable ascenseur émotionnel, mois après mois », fait d’émotions contradictoires, « espoir et peur, envie et frustration, joie pour les autres et tristesse pour soi ». Une doula n’intervient jamais sur le plan médical ; elle apporte du temps, de l’écoute, de la continuité, et oriente vers le médecin, la sage-femme ou le psychologue quand la souffrance déborde.
Cet article parle de ce que personne ne voit : les quatorze jours d’attente entre deux tests, l’annonce de grossesse d’une amie qu’on félicite en serrant les dents, le corps qui devient un chantier. Il ne décrit aucun parcours médical, aucune technique ; notre article sur l’accompagnement en PMA et votre médecin sont là pour cela. Il parle du vécu, et de ce qu’une doula peut faire, et ne peut pas faire, à côté.
Pourquoi l’attente d’un enfant est-elle si éprouvante ?
Parce qu’elle touche à tout à la fois. Notre support de cours du module 3 l’écrit sans détour : « l’attente prolongée, les essais répétés, les fausses couches ou les parcours médicaux peuvent être extrêmement éprouvants. Ces expériences touchent l’intime, l’identité, la confiance en soi et parfois même la relation de couple. » Ce n’est pas une épreuve parmi d’autres. C’est une épreuve qui s’installe dans le calendrier, dans le lit, dans la salle de bain, dans les conversations qu’on évite.
Et elle n’a pas de fin prévisible. Une convalescence a une durée. Un deuil a un objet. L’attente d’un enfant qui ne vient pas n’a ni l’un ni l’autre : chaque mois relance le compteur. Nous l’avons entendu chez une femme de Marseille, au dix-huitième mois d’essais : « Le pire, ce n’est pas le non. C’est de ne jamais savoir quand on aura le droit d’arrêter d’espérer. »
Quelles émotions reviennent, et pourquoi elles se contredisent ?
Notre support de cours liste quatre couples d’émotions qui coexistent, souvent le même jour. Nous les avons mis en regard de ce que nos élèves entendent dans les mots des personnes accompagnées.
| Émotions contradictoires | Ce que cela donne dans une phrase | Ce que la doula fait |
|---|---|---|
| Espoir et peur | « Cette fois j’y crois, et j’ai peur d’y croire » | Accueille les deux, sans choisir pour la personne |
| Envie et frustration | « On veut ce bébé plus que tout, et on en veut à son corps » | Normalise la colère, ne cherche pas à la faire taire |
| Confiance et doute | « Le médecin dit que tout est possible, et ça ne vient pas » | Aide à écrire les questions pour le prochain rendez-vous médical |
| Joie pour les autres et tristesse pour soi | « J’étais sincèrement contente pour elle, et j’ai pleuré dans la voiture » | Nomme cette double émotion comme humaine, pas comme une faute |
La dernière ligne est la plus fréquente, et la plus honteuse pour celles qui la vivent. Notre support de cours le dit précisément : « les annonces de grossesse peuvent devenir douloureuses, même lorsqu’elles concernent des proches aimés ». Une doula qui entend « j’ai pleuré dans la voiture » ne répond pas « c’est normal » trop vite. Elle laisse le temps que cela se dise entièrement.
Que fait l’infertilité à l’identité et au rapport au corps ?
Elle les abîme, souvent en silence. Notre support de cours décrit des personnes qui « se sentent “défaillantes”, “anormales”, “en échec”, même si ces perceptions sont injustes et infondées ». Et un corps qui change de statut : « un corps mesuré, stimulé, observé, parfois vécu comme un obstacle plutôt qu’un allié ». Cette phrase, nous la lisons à voix haute en formation, parce qu’elle dit quelque chose que la médecine, à juste titre occupée à soigner, n’a pas toujours le temps de nommer.
La doula n’a pas de réponse à cela. Elle a une place : celle d’une personne qui regarde ce corps autrement. Pas comme un dossier, pas comme une courbe, pas comme un problème à résoudre. Certaines de nos élèves proposent des gestes simples de confort, une respiration, une position de repos, non pour « aider à concevoir », ce qu’aucune doula ne peut promettre, mais pour que le corps redevienne, une heure par semaine, un endroit habitable.
Un mot sur les gestes, puisqu’on nous pose souvent la question : la doula ne touche pas sans demander, et ne propose rien qui ressemble à un soin. Une main sur l’épaule pendant qu’on pleure, une couverture, une tisane. C’est peu. Pour un corps qui n’a été touché que par des instruments depuis des mois, c’est parfois beaucoup.
Comment le couple traverse-t-il l’attente ?
Rarement au même rythme. Notre support de cours observe que « les partenaires ne vivent pas toujours les choses au même rythme. La sexualité peut perdre sa spontanéité. La communication peut devenir difficile. » L’un compte les jours, l’autre voudrait « ne plus y penser ». L’un veut tout dire aux amis, l’autre rien. L’un pleure, l’autre organise.
- La doula reçoit les deux, ensemble et parfois séparément, et « soutient le couple sans prendre parti ».
- Elle aide à distinguer ce qui relève du désaccord et ce qui relève de deux façons de tenir.
- Elle ne commente jamais la sexualité du couple ni les décisions médicales ; elle renvoie au médecin pour l’une et au conseiller conjugal ou au psychologue pour l’autre si le besoin se fait sentir.
- Elle rappelle, quand c’est juste, que ce parcours « peut rapprocher » autant qu’il « peut fragiliser », et que les deux existent.
Qu’est-ce qu’une doula apporte que le parcours médical ne prévoit pas ?
Du temps, et une personne qui ne change pas. Notre support de cours décrit ce que vivent les personnes en parcours : « elles ont besoin de continuité : une personne qui reste, qui écoute, qui accompagne, alors que tout le reste change constamment ». Les rendez-vous s’enchaînent, les interlocuteurs varient, les résultats tombent par téléphone. La doula, elle, est la même d’un mois à l’autre, et n’a rien à annoncer.
Elle apporte aussi un lieu où dire ce qui ne se dit pas ailleurs. Notre support en donne les phrases : « je n’en peux plus », avoir peur, se sentir coupable, ne pas comprendre ce que le médecin a dit. Cette dernière est plus fréquente qu’on ne croit, et la doula y répond d’une seule manière : en aidant à écrire la question pour la reposer au médecin. Jamais en y répondant elle-même.
Où s’arrête le rôle de la doula, et qui prend le relais ?
À la porte du médical, du psychologique et du promis. La doula « n’intervient pas sur les protocoles, ne donne pas d’avis médical, ne promet pas de résultats ». Le tableau ci-dessous situe chacun.
| Besoin | Qui en est responsable | Ce que fait la doula |
|---|---|---|
| Comprendre pourquoi la grossesse ne vient pas | Médecin, gynécologue, sage-femme, centre spécialisé | Aide à préparer les questions, ne répond à aucune |
| Décider d’un traitement ou d’un parcours | Le couple, avec l’équipe médicale | Accueille le vécu de la décision, ne l’influence pas |
| Traverser une détresse qui dure, un isolement, des idées noires | Psychologue, médecin traitant, psychiatre | Oriente sans attendre, accompagne au premier rendez-vous si demandé |
| Rencontrer d’autres personnes qui vivent la même chose | Associations de patients, groupes de parole | Connaît le réseau local et le transmet |
| Être écoutée, longtemps, sans jugement, chaque semaine | La doula | C’est son rôle, et son seul rôle |
Sur la question de savoir quand consulter, à quel âge, après combien de mois, nous ne répondons pas, et nous apprenons à nos élèves à ne pas répondre. C’est une question de santé : elle appartient au médecin ou à la sage-femme. Le site de l’Assurance Maladie décrit le parcours de prise en charge. La doula peut aider à y voir clair dans ce qui a été lu ; elle ne l’interprète pas.
Marion, 36 ans, enseignante à Rennes, accompagnée pendant deux ans d’attente : « Tout le monde avait un avis. Ma mère, ma gynéco, les forums. Ma doula n’en avait pas, et c’est la seule personne à qui j’ai pu dire que je détestais ma sœur enceinte, sans qu’elle sursaute. Elle m’a juste demandé depuis combien de temps je portais ça. Depuis huit mois. Ce jour-là, ça a pesé un peu moins. »
Ce tableau, nous le donnons aussi aux personnes accompagnées. Savoir qui fait quoi rassure : on cesse d’attendre de son médecin qu’il écoute une heure, et de sa doula qu’elle explique un résultat. Chacun à sa place, l’attente devient un peu moins solitaire.
Et après ? Quand la grossesse arrive, ou n’arrive pas
Quand elle arrive, l’attente ne s’efface pas d’un coup. Beaucoup de femmes enceintes après un long parcours n’osent pas se réjouir, retiennent l’annonce, vivent chaque rendez-vous comme un verdict. La doula qui les a accompagnées avant est là pour cette transition-là aussi, et nous avons vu des accompagnements commencer au dix-huitième mois d’essais et se poursuivre jusqu’au retour de maternité, sans rupture.
Quand elle n’arrive pas, ou quand le couple décide d’arrêter, la doula reste. C’est un moment de deuil, celui « de la grossesse » et « de la filiation biologique » dont parle notre support de cours au sujet de l’adoption, mais qui concerne tout autant celles qui n’adopteront pas. Ce deuil-là a peu de témoins. La doula peut en être un. Elle oriente vers un psychologue si le besoin apparaît, et elle connaît les ressources sur la fausse couche et le deuil périnatal quand l’attente a été traversée de pertes.
Ce que cela demande à une doula en formation
D’avoir regardé son propre rapport à ce sujet. Une doula qui a vécu l’infertilité peut être une présence précieuse, ou projeter son histoire sur celle de l’autre. Une doula qui a conçu au premier mois peut être disponible, ou ne pas mesurer. Le module 3 de la formation Doulam travaille cela en petits groupes, avec une question simple : « quelles phrases soutiennent ? quelles phrases blessent ? ». La liste des secondes est toujours plus longue, et chacune de nous y retrouve une phrase qu’elle a déjà dite. C’est le début du travail. Il se poursuit sur 17 journées, 8 mois, en présentiel, avec 10 élèves en moyenne.