Les violences obstétricales — VOG, parfois VOG&G pour "violences obstétricales et gynécologiques" — désignent l'ensemble des actes, comportements, paroles ou pratiques institutionnelles, exercés par des professionnels de santé pendant la grossesse, l'accouchement, le post-partum ou les soins gynécologiques, qui causent un préjudice physique, psychique ou symbolique à la femme. Le concept reconnaît que ces violences peuvent être intentionnelles (rares) mais sont le plus souvent systémiques — c'est-à-dire produites par une organisation du soin qui ne place pas la parole et le consentement de la femme au centre.
Reconnaître les violences obstétricales ne revient pas à dénigrer les soignants qui font un travail souvent difficile dans des conditions dégradées. Cela revient à reconnaître que le système, parfois, blesse — et qu'il peut s'améliorer. La majorité des soignants en obstétrique sont engagés, mais ils opèrent dans un cadre institutionnel qui peut produire des violences indépendamment de leurs intentions. La consciousness de ces situations protège mieux les femmes, et protège mieux aussi les soignants.
Qu'est-ce qu'une violence obstétricale ?
La définition officielle
Le rapport du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (2018) — premier rapport officiel français sur le sujet — définit les violences obstétricales et gynécologiques comme :
"Tout acte, geste, parole ou omission, commis par un membre de l'équipe soignante, qui n'est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans consentement éclairé, et qui porte atteinte à l'intimité, à la sécurité, à l'intégrité physique ou psychique de la femme."
Le débat sur le terme
Le terme "violences obstétricales" a suscité des débats. Certains professionnels le trouvent excessif, redoutant qu'il stigmatise des actes parfois nécessaires médicalement. D'autres soulignent qu'il a permis de nommer une réalité longtemps invisible. Le consensus actuel : garder le terme tout en distinguant :
- Les actes médicaux nécessaires, même s'ils sont désagréables (consentement éclairé, justification médicale)
- Les actes médicalement justifiés mais réalisés sans consentement, sans information, sans respect
- Les actes non justifiés médicalement
- Les paroles, jugements, comportements humiliants
Les formes de violences obstétricales
1. Les actes médicaux sans consentement
- Épisiotomie pratiquée sans information préalable, sans demande de consentement
- Toucher vaginal sans prévenir, sans expliquer
- Expression abdominale (pression sur le ventre pour faire sortir le bébé) sans accord
- Décollement des membranes en consultation sans avoir prévenu
- Manœuvres techniques (déclenchement, ventouse) effectuées sans information complète
2. Les actes non justifiés médicalement
- Épisiotomie de routine (sans indication réelle)
- Point dit "du mari" (suture serrée pour "le mari", pratique condamnée)
- Restrictions alimentaires inutiles pendant le travail
- Position imposée d'accouchement (allongée sur le dos par défaut)
- Déclenchement de "convenance" non discuté
3. Les paroles et comportements humiliants
- Remarques sur le corps, le poids, l'allure
- Réflexions désobligeantes sur les pleurs ou les peurs ("ne faites pas la mauviette")
- Banalisation de la douleur
- Jugement sur la sexualité, la conception, le projet parental
- Sexisme ordinaire ("vous avez bien mérité ce qui vous arrive")
- Humour déplacé pendant les examens
- Discussions entre soignants par-dessus le corps de la patiente
4. La privation de parole et de choix
- Non-respect du projet de naissance
- Pas de réponse aux questions
- Interdiction de bouger, manger, boire pendant le travail sans justification
- Présence ou absence imposées (co-parent, doula)
- Décisions prises sans consultation
- Information minimale ou orientée
5. Les violences institutionnelles
- Personnel insuffisant qui rend impossible un accompagnement humain
- Protocoles rigides qui ignorent les singularités
- Hiérarchie qui empêche les sages-femmes d'exercer pleinement leur compétence
- Manque de formation des soignants à l'écoute et au consentement
- Conditions matérielles dégradées (chambres bruyantes, manque d'intimité)
Le contexte français
Le rapport HCE 2018
Le rapport "Les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical" du Haut Conseil à l'Égalité (2018) a constitué un tournant. Il a :
- Reconnu officiellement l'existence des violences obstétricales
- Proposé une définition
- Listé les formes les plus fréquentes
- Émis 26 recommandations pour la formation, l'organisation, le recours
L'enquête CIANE 2017-2018
L'enquête du CIANE (Collectif inter-associatif autour de la naissance) sur 7 600 femmes a montré que :
- 25 % décrivent au moins un acte vécu comme violent
- 17 % rapportent des paroles humiliantes
- 15 % ont subi une épisiotomie sans information préalable
- 10 % ont vécu une expression abdominale sans consentement
L'évolution depuis 2018
Depuis le rapport, plusieurs avancées :
- Formation des sages-femmes et médecins enrichie (modules sur le consentement)
- Promotion du projet de naissance
- Reconnaissance progressive du droit au consentement éclairé pour chaque acte
- Émergence des maisons de naissance comme modèle alternatif
- Vidéos pédagogiques pour informer les femmes
- Création de groupes de paroles, associations
Beaucoup reste à faire, mais la trajectoire est positive.
Comment prévenir autant que possible
Avant la grossesse
- Choisir une équipe médicale dont l'approche correspond à votre projet
- Lire les avis sur les maternités
- Identifier les sages-femmes libérales reconnues
- S'entourer d'amies qui ont accouché et témoignent
Pendant la grossesse
- Construire un projet de naissance écrit, clair, partagé avec l'équipe
- S'informer en détail sur les actes possibles (épisiotomie, péridurale, déclenchement…)
- Préparer le co-parent à son rôle de "garde-fou"
- Engager une doula formée si possible
- Visiter la maternité, rencontrer les équipes
Au moment de l'accouchement
- Présenter le projet de naissance à l'arrivée
- Demander pourquoi pour chaque acte proposé
- Demander un délai si possible quand un acte est proposé
- Avoir le co-parent ou la doula présent·e pour soutenir
- Refuser ce qui n'est pas voulu — c'est votre droit
Après l'accouchement
- Si vous avez vécu un événement difficile, en parler rapidement
- Consigner par écrit ce qui s'est passé
- Consulter un·e psychologue spécialisée en périnatalité
Les recours possibles
Si vous avez vécu une violence obstétricale
1. Le débriefing avec l'équipe médicale
Demander un rendez-vous avec le chef de service ou la sage-femme cadre. Exposer ce qui s'est passé, ce qui a été vécu comme violent. Demander des explications. C'est souvent une étape utile, parfois suffisante.
2. La plainte auprès de la Commission des Usagers
Chaque établissement a une CDU. Vous pouvez y déposer une plainte écrite. La commission instruit, répond, et peut proposer une médiation.
3. La plainte au Conseil de l'Ordre
- Conseil National de l'Ordre des Sages-femmes (CNOSF)
- Conseil National de l'Ordre des Médecins (CNOM)
La plainte peut conduire à une sanction disciplinaire si la faute est établie.
4. La plainte pénale
Pour les actes graves (violences volontaires, agressions, actes médicaux sans consentement caractérisés), une plainte au procureur de la République est possible. Délais de prescription variables.
5. L'action civile en indemnisation
Si un préjudice est documenté (handicap, conséquences psychologiques), une action en indemnisation devant le Tribunal Judiciaire est possible.
6. Le Défenseur des droits
Pour les discriminations associées (origine, situation sociale), saisine possible.
Accompagnement juridique
Plusieurs associations accompagnent les victimes :
- CIANE (Collectif inter-associatif autour de la naissance)
- Stop VOG
- Mensonges et trauma périnatal
- Avocates spécialisées en droit médical
Accompagnement psychologique
Indispensable si l'événement a été traumatique. Plusieurs ressources :
- Psychologue spécialisée en périnatalité (réseau Société Marcé)
- Psychothérapeute EMDR pour le syndrome de stress post-traumatique
- Groupes de paroles d'associations (Maman Blues, Petite Émilie)
- Numéro Allo Parents Bébé : 0800 00 34 56
Au moment de la naissance, l'obstétricien a dit "je vais lui faire une épisio" sans me regarder. Je n'ai même pas eu le temps de demander pourquoi. Ma doula s'est interposée et a dit : "Elle vous entend, vous pouvez lui parler." Le médecin s'est tu. Il n'a pas fait l'épisiotomie. Trois ans après, je raconte encore cette histoire. Si la doula n'avait pas été là, j'aurais eu une cicatrice et une blessure psychique en plus.
Quand l'accouchement a été traumatique
Reconnaître le traumatisme
Certaines femmes développent un syndrome de stress post-traumatique périnatal :
- Reviviscence (flashbacks, cauchemars)
- Évitement (refus de penser ou parler de l'accouchement)
- Hyper-vigilance (sursauts, anxiété)
- Engourdissement émotionnel
- Difficulté à se lier au bébé
Se faire aider
Le PTSD périnatal se soigne. Plusieurs approches :
- EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) — très efficace sur le trauma
- Thérapie cognitivo-comportementale — restructuration des cognitions
- Hypnose thérapeutique
- Groupes de paroles
- Médiation auprès de l'établissement pour avoir des réponses
Le rôle d'une doula face aux violences obstétricales
Une doula formée joue un rôle précieux dans la prévention et l'accompagnement.
Prévention
- Information détaillée sur les actes médicaux et leurs alternatives
- Aide à la construction d'un projet de naissance solide
- Préparation du co-parent à son rôle de "garde-fou"
- Choix de la maternité et de l'équipe
Pendant l'accouchement
- Présence continue qui dissuade les actes "à la chaîne"
- Rappel du projet de naissance à l'équipe
- Médiation en cas de proposition d'acte non discuté
- Soutien à la femme pour demander pourquoi, comment, avec quelles alternatives
- Validation des refus exprimés
Après
- Écoute du récit de l'accouchement
- Validation des émotions difficiles
- Orientation vers les ressources (psy spécialisée, EMDR, associations)
- Accompagnement éventuel d'un recours
- Travail psychique de réparation pour une grossesse suivante
Une doula n'est ni avocate, ni psy, ni soignante. Elle peut accompagner, soutenir, orienter, mais pas se substituer aux ressources médicales, juridiques, ou thérapeutiques. Son intervention est complémentaire de ces ressources.
Vos droits sont des droits, votre parole est valable
Quel que soit l'établissement où vous accouchez, vous avez droit au consentement éclairé, à l'information, au refus, au respect. Aucun "il faut bien que ça se passe" ne devrait justifier des actes ou paroles qui vous blessent.
Si une violence obstétricale a eu lieu, des recours existent et des accompagnements aussi. Vous n'êtes pas seule. Une doula formée, une psychologue spécialisée, une association comme le CIANE, peuvent vous aider à nommer, comprendre, agir, réparer. La nomination des violences est le premier pas de leur prévention pour les femmes qui viendront après vous.