Guide complet · 14 min de lecture

Violences obstétricales : nommer, prévenir, agir

Pendant longtemps tabou, les violences obstétricales sont depuis quelques années nommées, documentées, reconnues — notamment grâce au travail du Haut Conseil à l'Égalité (rapport 2018) et à des collectifs comme #PayeTonUtérus. Elles désignent les actes ou paroles, individuels ou systémiques, qui blessent une femme dans son corps, sa parole, ou sa dignité pendant la grossesse, l'accouchement ou le post-partum. Ce guide expose ce qu'elles sont, comment les reconnaître, comment s'en protéger autant que possible, et quels recours existent quand elles ont eu lieu.

1 femme sur 4 décrit un acte vécu comme violent
2018 rapport officiel HCE France
5 grandes catégories de violences
Doula accompagnant une femme enceinte sur un ballon, dans un salon

Les violences obstétricales — VOG, parfois VOG&G pour "violences obstétricales et gynécologiques" — désignent l'ensemble des actes, comportements, paroles ou pratiques institutionnelles, exercés par des professionnels de santé pendant la grossesse, l'accouchement, le post-partum ou les soins gynécologiques, qui causent un préjudice physique, psychique ou symbolique à la femme. Le concept reconnaît que ces violences peuvent être intentionnelles (rares) mais sont le plus souvent systémiques — c'est-à-dire produites par une organisation du soin qui ne place pas la parole et le consentement de la femme au centre.

À retenir

Reconnaître les violences obstétricales ne revient pas à dénigrer les soignants qui font un travail souvent difficile dans des conditions dégradées. Cela revient à reconnaître que le système, parfois, blesse — et qu'il peut s'améliorer. La majorité des soignants en obstétrique sont engagés, mais ils opèrent dans un cadre institutionnel qui peut produire des violences indépendamment de leurs intentions. La consciousness de ces situations protège mieux les femmes, et protège mieux aussi les soignants.

Qu'est-ce qu'une violence obstétricale ?

La définition officielle

Le rapport du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (2018) — premier rapport officiel français sur le sujet — définit les violences obstétricales et gynécologiques comme :

"Tout acte, geste, parole ou omission, commis par un membre de l'équipe soignante, qui n'est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans consentement éclairé, et qui porte atteinte à l'intimité, à la sécurité, à l'intégrité physique ou psychique de la femme."

Le débat sur le terme

Le terme "violences obstétricales" a suscité des débats. Certains professionnels le trouvent excessif, redoutant qu'il stigmatise des actes parfois nécessaires médicalement. D'autres soulignent qu'il a permis de nommer une réalité longtemps invisible. Le consensus actuel : garder le terme tout en distinguant :

  • Les actes médicaux nécessaires, même s'ils sont désagréables (consentement éclairé, justification médicale)
  • Les actes médicalement justifiés mais réalisés sans consentement, sans information, sans respect
  • Les actes non justifiés médicalement
  • Les paroles, jugements, comportements humiliants

Les formes de violences obstétricales

1. Les actes médicaux sans consentement

  • Épisiotomie pratiquée sans information préalable, sans demande de consentement
  • Toucher vaginal sans prévenir, sans expliquer
  • Expression abdominale (pression sur le ventre pour faire sortir le bébé) sans accord
  • Décollement des membranes en consultation sans avoir prévenu
  • Manœuvres techniques (déclenchement, ventouse) effectuées sans information complète

2. Les actes non justifiés médicalement

  • Épisiotomie de routine (sans indication réelle)
  • Point dit "du mari" (suture serrée pour "le mari", pratique condamnée)
  • Restrictions alimentaires inutiles pendant le travail
  • Position imposée d'accouchement (allongée sur le dos par défaut)
  • Déclenchement de "convenance" non discuté

3. Les paroles et comportements humiliants

  • Remarques sur le corps, le poids, l'allure
  • Réflexions désobligeantes sur les pleurs ou les peurs ("ne faites pas la mauviette")
  • Banalisation de la douleur
  • Jugement sur la sexualité, la conception, le projet parental
  • Sexisme ordinaire ("vous avez bien mérité ce qui vous arrive")
  • Humour déplacé pendant les examens
  • Discussions entre soignants par-dessus le corps de la patiente

4. La privation de parole et de choix

  • Non-respect du projet de naissance
  • Pas de réponse aux questions
  • Interdiction de bouger, manger, boire pendant le travail sans justification
  • Présence ou absence imposées (co-parent, doula)
  • Décisions prises sans consultation
  • Information minimale ou orientée

5. Les violences institutionnelles

  • Personnel insuffisant qui rend impossible un accompagnement humain
  • Protocoles rigides qui ignorent les singularités
  • Hiérarchie qui empêche les sages-femmes d'exercer pleinement leur compétence
  • Manque de formation des soignants à l'écoute et au consentement
  • Conditions matérielles dégradées (chambres bruyantes, manque d'intimité)

Le contexte français

Le rapport HCE 2018

Le rapport "Les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical" du Haut Conseil à l'Égalité (2018) a constitué un tournant. Il a :

  • Reconnu officiellement l'existence des violences obstétricales
  • Proposé une définition
  • Listé les formes les plus fréquentes
  • Émis 26 recommandations pour la formation, l'organisation, le recours

L'enquête CIANE 2017-2018

L'enquête du CIANE (Collectif inter-associatif autour de la naissance) sur 7 600 femmes a montré que :

  • 25 % décrivent au moins un acte vécu comme violent
  • 17 % rapportent des paroles humiliantes
  • 15 % ont subi une épisiotomie sans information préalable
  • 10 % ont vécu une expression abdominale sans consentement

L'évolution depuis 2018

Depuis le rapport, plusieurs avancées :

  • Formation des sages-femmes et médecins enrichie (modules sur le consentement)
  • Promotion du projet de naissance
  • Reconnaissance progressive du droit au consentement éclairé pour chaque acte
  • Émergence des maisons de naissance comme modèle alternatif
  • Vidéos pédagogiques pour informer les femmes
  • Création de groupes de paroles, associations

Beaucoup reste à faire, mais la trajectoire est positive.

Comment prévenir autant que possible

Avant la grossesse

  • Choisir une équipe médicale dont l'approche correspond à votre projet
  • Lire les avis sur les maternités
  • Identifier les sages-femmes libérales reconnues
  • S'entourer d'amies qui ont accouché et témoignent

Pendant la grossesse

  • Construire un projet de naissance écrit, clair, partagé avec l'équipe
  • S'informer en détail sur les actes possibles (épisiotomie, péridurale, déclenchement…)
  • Préparer le co-parent à son rôle de "garde-fou"
  • Engager une doula formée si possible
  • Visiter la maternité, rencontrer les équipes

Au moment de l'accouchement

  • Présenter le projet de naissance à l'arrivée
  • Demander pourquoi pour chaque acte proposé
  • Demander un délai si possible quand un acte est proposé
  • Avoir le co-parent ou la doula présent·e pour soutenir
  • Refuser ce qui n'est pas voulu — c'est votre droit

Après l'accouchement

  • Si vous avez vécu un événement difficile, en parler rapidement
  • Consigner par écrit ce qui s'est passé
  • Consulter un·e psychologue spécialisée en périnatalité

Les recours possibles

Si vous avez vécu une violence obstétricale

1. Le débriefing avec l'équipe médicale

Demander un rendez-vous avec le chef de service ou la sage-femme cadre. Exposer ce qui s'est passé, ce qui a été vécu comme violent. Demander des explications. C'est souvent une étape utile, parfois suffisante.

2. La plainte auprès de la Commission des Usagers

Chaque établissement a une CDU. Vous pouvez y déposer une plainte écrite. La commission instruit, répond, et peut proposer une médiation.

3. La plainte au Conseil de l'Ordre

  • Conseil National de l'Ordre des Sages-femmes (CNOSF)
  • Conseil National de l'Ordre des Médecins (CNOM)

La plainte peut conduire à une sanction disciplinaire si la faute est établie.

4. La plainte pénale

Pour les actes graves (violences volontaires, agressions, actes médicaux sans consentement caractérisés), une plainte au procureur de la République est possible. Délais de prescription variables.

5. L'action civile en indemnisation

Si un préjudice est documenté (handicap, conséquences psychologiques), une action en indemnisation devant le Tribunal Judiciaire est possible.

6. Le Défenseur des droits

Pour les discriminations associées (origine, situation sociale), saisine possible.

Accompagnement juridique

Plusieurs associations accompagnent les victimes :

  • CIANE (Collectif inter-associatif autour de la naissance)
  • Stop VOG
  • Mensonges et trauma périnatal
  • Avocates spécialisées en droit médical

Accompagnement psychologique

Indispensable si l'événement a été traumatique. Plusieurs ressources :

  • Psychologue spécialisée en périnatalité (réseau Société Marcé)
  • Psychothérapeute EMDR pour le syndrome de stress post-traumatique
  • Groupes de paroles d'associations (Maman Blues, Petite Émilie)
  • Numéro Allo Parents Bébé : 0800 00 34 56
Une voix
Au moment de la naissance, l'obstétricien a dit "je vais lui faire une épisio" sans me regarder. Je n'ai même pas eu le temps de demander pourquoi. Ma doula s'est interposée et a dit : "Elle vous entend, vous pouvez lui parler." Le médecin s'est tu. Il n'a pas fait l'épisiotomie. Trois ans après, je raconte encore cette histoire. Si la doula n'avait pas été là, j'aurais eu une cicatrice et une blessure psychique en plus.
Lucie, 32 ans · Paris
Construire votre projet de naissance L'un des outils les plus efficaces pour faire respecter vos choix.

Quand l'accouchement a été traumatique

Reconnaître le traumatisme

Certaines femmes développent un syndrome de stress post-traumatique périnatal :

  • Reviviscence (flashbacks, cauchemars)
  • Évitement (refus de penser ou parler de l'accouchement)
  • Hyper-vigilance (sursauts, anxiété)
  • Engourdissement émotionnel
  • Difficulté à se lier au bébé

Se faire aider

Le PTSD périnatal se soigne. Plusieurs approches :

  • EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) — très efficace sur le trauma
  • Thérapie cognitivo-comportementale — restructuration des cognitions
  • Hypnose thérapeutique
  • Groupes de paroles
  • Médiation auprès de l'établissement pour avoir des réponses

Le rôle d'une doula face aux violences obstétricales

Une doula formée joue un rôle précieux dans la prévention et l'accompagnement.

Prévention

  • Information détaillée sur les actes médicaux et leurs alternatives
  • Aide à la construction d'un projet de naissance solide
  • Préparation du co-parent à son rôle de "garde-fou"
  • Choix de la maternité et de l'équipe

Pendant l'accouchement

  • Présence continue qui dissuade les actes "à la chaîne"
  • Rappel du projet de naissance à l'équipe
  • Médiation en cas de proposition d'acte non discuté
  • Soutien à la femme pour demander pourquoi, comment, avec quelles alternatives
  • Validation des refus exprimés

Après

  • Écoute du récit de l'accouchement
  • Validation des émotions difficiles
  • Orientation vers les ressources (psy spécialisée, EMDR, associations)
  • Accompagnement éventuel d'un recours
  • Travail psychique de réparation pour une grossesse suivante
Limites du rôle

Une doula n'est ni avocate, ni psy, ni soignante. Elle peut accompagner, soutenir, orienter, mais pas se substituer aux ressources médicales, juridiques, ou thérapeutiques. Son intervention est complémentaire de ces ressources.

Ce qu'il faut retenir

Vos droits sont des droits, votre parole est valable

Quel que soit l'établissement où vous accouchez, vous avez droit au consentement éclairé, à l'information, au refus, au respect. Aucun "il faut bien que ça se passe" ne devrait justifier des actes ou paroles qui vous blessent.

Si une violence obstétricale a eu lieu, des recours existent et des accompagnements aussi. Vous n'êtes pas seule. Une doula formée, une psychologue spécialisée, une association comme le CIANE, peuvent vous aider à nommer, comprendre, agir, réparer. La nomination des violences est le premier pas de leur prévention pour les femmes qui viendront après vous.

FAQ — Violences obstétricales

Qu'est-ce qu'une violence obstétricale ?+
Tout acte, geste, parole ou omission, commis par un membre de l'équipe soignante, non justifié médicalement ou sans consentement, qui porte atteinte à l'intégrité physique, psychique ou à la dignité de la femme. Définition HCE 2018.
Le point du mari, c'est quoi ?+
Pratique condamnée consistant à faire une suture serrée après une épisiotomie ou déchirure pour "resserrer" le vagin "pour le mari". Cette pratique est une violence obstétricale grave et n'est jamais médicalement justifiée.
Comment savoir si j'ai vécu une violence obstétricale ?+
Si après l'accouchement vous ressentez de la honte, de la colère, du dégoût lié à des actes ou paroles vécus pendant le suivi : votre ressenti est légitime. La violence obstétricale n'est pas qu'une question de gravité médicale mais aussi de subjectivité.
Peut-on porter plainte des années après ?+
Les délais de prescription varient selon le type de recours. Pour le pénal, généralement 6 ans pour les délits, 20 ans pour certains crimes. Pour le disciplinaire et la commission des usagers, les délais sont plus courts. Consulter un·e avocat·e en droit médical.
Toutes les sages-femmes sont-elles bienveillantes ?+
La grande majorité, oui. Les violences obstétricales sont souvent systémiques (manque de personnel, protocoles rigides) plus qu'individuelles. Mais des comportements individuels problématiques existent — ils doivent pouvoir être signalés.
Le projet de naissance protège-t-il vraiment ?+
Pas absolument, mais significativement. Il oblige l'équipe à connaître votre position avant l'urgence, et il vous donne un cadre pour refuser ce qui n'est pas voulu. C'est l'un des outils les plus efficaces.
Et si je suis enceinte après un accouchement traumatique ?+
Travail psychique préalable indispensable (EMDR, thérapie spécialisée). Choix d'une équipe nouvelle si possible. Engagement d'une doula formée à ce type de parcours. Projet de naissance très clair. Préparation mentale spécifique.
Une doula peut-elle me protéger d'une violence obstétricale ?+
Pas garantir, mais significativement diminuer le risque. Sa présence continue, son rôle de médiation, sa capacité à rappeler vos choix, font qu'elle joue un rôle préventif important.
Où trouver de l'aide ?+
Associations CIANE, Stop VOG, Maman Blues. Numéro Allo Parents Bébé (0800 00 34 56). Psychologues spécialisées en périnatalité. Avocats en droit médical.

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